Etre ou avoir

Humeur du jour : frustration…

Le verdit est tombé. Pas éligible. Dans ma chasse au bénévolat, je suis recalée toujours et encore à l’épreuve du numéro de sécurité social.  Il me manque le code-barres, l’accessoire intemporel in-dis-pen-sa-ble à toute existence sur le territoire Etats-uniens : 9 tous petits numéros qui m’empêchent de mettre à profit mon temps libre pour faire du bénévolat auprès de patients, petits et grands, qui emplissent les hôpitaux de Miami.

Pourtant j’avais le CV bien ajusté, un master en bonne et due forme, des heures de bénévolat documentées, la motivation qui débordait jusqu’aux coins de mon sourire et, résultat de nombreuses années de pratiques intensives, une compétence quasi-professionnelle d’habillage de Barbies pour aller passer du temps dans les services de pédiatrie.

Mais le résultat est sans appel : sans numéro de sécurité sociale à jour – je n’y ai pas le droit avec mon visa actuel – je ne peux pas me faire « criminal-background-checker ». Un mot bien barbare pour décrire une investigation légale scrupuleuse pour chaque futur bénévole ou employé de leur éventuel passé de bandit de grand chemin. Pas de bras, pas de chocolat. Pas de dent, pas de légume croquant… et pas de numéro de sécu, pas de statut ! End of the discussion !

Pourtant, on m’a en a fait remplir des formulaires aux noms de science fiction, DS-156, ESTA, I-94 et j’en passe ; les arbres criaient encore sous ma plume alors que je remplissais les mètres carrés de papiers. J’ai été inspectée, investiguée, analysée, traquée bientôt jusqu’au dernier de mes carnets de notes de primaire. J’ai été interrogée, chacun de mes mots pesé, soupesé, décortiqué jusqu’à la moindre virgule, jusqu’au moindre soupir que je retenais devant l’employé de l’ambassade puis sur le sol américain devant l’officier de l’immigration. J’ai été scannée encore, découverte jusqu’aux pigments verts de mon iris, mise à nue jusqu’aux circonvolutions de mes empreintes digitales.

Là, je me sens prise au piège, condamnée avant même d’avoir pu clamer mon innocence. Ma voix se perd aussi vite qu’elle voyage le long des lignes téléphoniques dès que je murmure que je ne peux pas avoir de numéro de sécu. Je suis prisonnière  d’une administration sclérosée et parano, une société qui souffre d’un TOC de vérification, d’un trouble d’anxiété généralisé qui la précipite dans un système rigide et peu spontané. Vérifier. Aseptiser. Anticiper. Tout doit être réglé pour contourner l’imprévisible. Je suis arrivée ici avec une valise plein de bonnes intentions, des grandes idées romantico-hippies sur la solidarité, la relation d’aide, l’empathie, l’altruisme… j’aurais mieux fait d’enfiler mon maillot de bain et d’aller directement à la plage !

Je suis une candidate sans problème quand il s’agit de déposer mon nom sur les cartes de crédit bleu, vertes, rouges que proposent les banquiers aux dents blanches bien alignées. J’ai le droit de dépenser sans mesure, on me fait confiance pour prendre soin de mes billets. Mais je n’ai le droit de cité qu’à travers mon porte-monnaie, et sans le numéro de sécurité sociale qui me présentera au monde, je ne pourrai être suffisamment transparente pour m’élever au rang des gens « vraiment socialisés » et m’investir dans une démarche d’aide comme je pensais naïvement pouvoir le faire il y a deux mois en arrivant.

J’ai accepté de ne pas pouvoir travailler avec mon visa actuel. Je vais continuer à me battre pour obtenir le permis de conduire que l’on m’a refusé cette semaine sans aucune raison explicite. Et malgré les déceptions et la frustration, je continue à chercher ma « niche écologique » dans la stratosphère socio-politico-administrative américaine. Il doit bien exister ce coin au soleil où je pourrai exister à travers mes grandes idées.

Et en attendant je vais aller m’inscrire à un cours de yoga pour me détendre les zygomatiques !

Publicités