Au-delà du visible

Titusville, Lundi 5 Avril 2010, 6:22 am.

Les corps sont tendus, immobiles dans la lumière éblouissante de la navette spatiale qui vient de décoller. Des milliers de regards se lèvent, accrochés par des fils invisibles au ciel qui s’est illuminé. Comme mille danseurs, nous suivons dans un même mouvement, lent, régulier, hypnotique, la courbe blanche qui se dessine dans la pénombre des cieux. Insensibles à la fatigue qui pèse sur nos corps depuis 2 heures du matin. Attentifs à chaque éclat de lumière autour de la navette, à chaque millimètre qu’elle parcourt dans l’infini qui nous surplombe et nous parait si lointain. Nous retenons notre souffle. 1000 ombres chinoises qui se découpent, statiques, dans le bleu de la nuit ainsi éclairée. La chorégraphie est parfaitement maîtrisée, la scène presque religieuse.

Avant que le point lumineux qui s’éloigne au dessus de l’océan atlantique ne se fonde complètement parmi les étoiles qui brillent encore, l’explosion du décollage nous parvient, rompant le silence qui s’était installé autour de nous. L’onde sonore s’étend au-dessus de l’eau et nous arrive un peu plus d’une minute après que la navette ait commencé à dessiner son empreinte dans le ciel.

Peu à peu, nos nuques arquées se défont de leurs poses immobiles. Les regards se détachent du ciel alors que la navette disparaît de l’autre côté du rideau couleur encre et la foule qui s’anime tout autour nous rappelle à notre existence terrestre.

Dans la traînée de Discovery apparaissent des nuages polychromatiques, signaux de fumée célestes, messages codés que nous essayons encore de déchiffrer alors que la navette a disparu depuis déjà quelques minutes. Les nuages se reflètent dans l’eau dormante, hiéroglyphes dessinés de la main des Hommes, ceux qui voyagent au-delà du visible, dans l’envers du décor. Ces Hommes pour qui rien d’autre n’existe que leur rêve, celui d’aller dans l’espace, malgré toutes les exigences et les devoirs qui pourraient les retenir au sol.

Je me sens légère et je me raccroche encore un peu à cette émotion éthérée, rassurante, presque indicible. Les rayons du soleil qui se lèvent à l’horizon colorent les nuages. La journée sera paisible …

** Merci à Julie pour les magnifiques photos !

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