Rodeo clown

Rodeo (pronounced /ˈroʊdiː.oʊ/ or /roʊˈdeɪ.oʊ/)

C’est un tableau différent, à deux pas de Miami, un monde plus loin, trois secondes d’hésitation plus tard.

C’est un soir de pleine lune. Un grand œil blanc m’observe par dessus mon épaule alors que nous nous engouffrons dans l’arène de Davie. Un point lumineux découpé dans un ciel bleu encre. Pas un nuage. Nul part où se cacher. Et derrière mes paupières fermées je vois encore le rond blanc de la lune.

À l’intérieur, ça ressemble à un grand manège, mais les animaux de bois ont disparu. La géométrie des chemises à carreaux se répète partout autour de nous comme dans une fresque multicolore. Les manches sont boutonnées avec rigueur autour des poignets, les plis sont effacés d’un revers de la main. Des milliers de figurines articulées s’agitent dans les gradins. Le claquement des bottes en cuir qui se cognent contre les bancs en acier résonne dans l’air chaud de l’arène. Puis les bruits s’éteignent. Plus un murmure quand l’hymne Américain retentit.

Quelques instants plus tard, les jouets prennent vie dans le manège au centre de l’arène. Dans la lumière des projecteurs, les paillettes de poussière rouge volent sous les sabots des chevaux qui ouvrent le spectacle, chevauchés par des poupées en plastique moulées dans des hauts bleus à paillettes. Derrière, dans son carrosse d’acier Chevrolet, Miss Rodeo 2010 est assise bien droite dans son jean taille zéro. Comme montée sur un ressort, sa tête de porcelaine peinte à la main dodeline sous un grand chapeau de cow-boy rose.

À l’abri des regards, derrière les clôtures décorées des noms des sponsors, on remonte les clés dans le dos des chevaux, des taureaux et des vachettes qui vont bientôt s’animer. Des figurants qui se ressemblent se croisent sans se parler, les visages se durcissent derrière les barrières de métal au moment où la porte va s’ouvrir pour libérer les animaux. Dans un instant, les « cow-boys » seront secoués comme des poupées de chiffons, leurs corps meurtris malmenés désarticulés mais ils n’abandonneront pas. Presser les jambes autour de la selle en cuir. Ne surtout pas lâcher les rênes. Résister. Se battre. Ne pas tomber. Garder la main droite serrée autour de la lanière de cuir, serrer jusqu’à ne plus sentir la douleur qui se réveillera plus tard comme un poison, cette douleur qui s’inscrit dans leurs corps comme une empreinte, scellant la mémoire des secondes victorieuses passées sur ces destriers enragés.

Parfois la chute est violente et le taureau très énervé. Mais même avec une jambe piétinée, un cow-boy ne pleure pas. Il serre les dents, enfonce ses poings fermés dans le sable jusqu’à y laisser la trace ronde de ses phalanges. Il rumine crie jure mais ne se plaint toujours pas. Un peu plus loin le rodéo clown dans son t-shirt bleu électrique tente de détourner l’attention du taureau encore plein d’espoir de se venger. Le monde tourne autour de moi. Sur mon banc j’ai l’impression de voler. Il suffit d’un mouvement brusque, un faux pas et je tomberai moi aussi du manège. Alors pour ne pas sursauter, pour ne pas avoir peur, je serre les poings devant mes yeux, pour ne pas voir.

Un peu plus tard la tension retombe. Les « cow-boys » ont invité ce soir un indien de la tribu Seminole qui fait danser son cheval au milieu de l’arène. Le « Ghost dancer » s’adresse aux esprits, aux fantômes de ceux qui ont vécu avant lui et dont il rappelle le souvenir aujourd’hui. Un pas après l’autre, le cheval danse. A son oreille les mots sont murmurés dans un souffle, si doucement qu’ils ne peuvent nous parvenir malgré le silence qui s’est installé.

Mais bientôt la pause est finie et les épreuves s’enchaînent à nouveau. Maintenant les cavaliers lancent au-dessus de leurs têtes des lassos dont les cordes marrons bleus rouges dessinent dans l’air des formes psychédéliques avant de se refermer autour du cou des vachettes terrifiées. Quand elles sont arrachées au sol par la force du lasso qui les étreint, parfois je ferme les yeux. Quand dans l’épreuve suivante le cow-boy bondit de son cheval pour se jeter de tout son poids sur la vachette et la clouer au sol je ferme encore les yeux, presque effrayée de la violence de cet instant, naïve et candide citadine débarquée dans un monde que je connais si peu. Ces étreintes me paraissent sauvages, violentes, improvisées. Mes ancêtres n’ont pas foulé les terres arides du Wyoming, ils n’ont pas sué avec tant d’autres autrefois pour rassembler le bétail à l’approche de l’hiver, ce monde m’est inconnu. Je ne connais ni la peur de m’être trop éloignée du ranch à la tombée de la nuit ni la fatigue d’être restée sous le soleil à travailler des jours durant. Ce monde m’est totalement étranger et la pratique compétitive qui s’en inspire me dérange car je ne la comprends pas. Cependant, je me décide à garder les yeux ouverts car je veux essayer de démêler le sens cette histoire qui m’est racontée. Et je regarde les cow-boys d’un soir aller et venir, leurs pas rythmées derrière leurs chaps colorées. Le temps passe et je m’accroche à ces images qui passent, je ne suis pas tombée du manège, et les chevaux continuent à s’animer devant moi.

Peu avant minuit, dans l’air chaud de ce soir de juin, après que le dernier cow-boy a foulé la poussière rouge, le manège s’endort. Dans l’ombre, les chevaux reprennent leurs poses figées, les cow-boys ne sont plus que des jouets de bois. J’écoute encore, pour entendre un bruit, un mouvement, dans la pénombre encore pleine de secrets, puis je descends du manège. C’est un soir de pleine lune.

Yiiiiiahhhh à vous !

(…)

Un grand merci à Julie pour être montée dans ce grand manège avec nous et pour avoir pris de très jolies photos ! Un petit clin d’œil à Rémy, Thibaut et Cédric, le reste de la troupe d’apprentis cow-boys de cette soirée.

Et pour ceux d’entre vous qui se sentent l’âme de futurs cow-boys :  http://en.wikipedia.org/wiki/Rodeo

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