Inventaire d’une journée de pluie

– « Qui nous montrera le chemin ? », « Pourrons-nous toujours passer entre les gouttes ? »,  « M’aimeras-tu encore demain ? »,

– « Tout ira bien. » lui chuchote-t-elle en lui prenant la main

Les nuages gris s’étirent dans les cieux jusqu’à en recouvrir tout le bleu. Dans le carré de la fenêtre du salon se détache un bout de ciel empli de gouttes de pluie qui dessinent des traits sur le paysage et le font ressembler à une esquisse de bande dessinée.

Il pleut et les minutes s’étirent à l’intérieur. Je prends le temps de regarder les grains de beauté que l’on va bientôt m’enlever, contemplative, un peu peureuse.  Je fais une liste de mots qui m’inspirent, des pays que je veux visiter, je dresse un inventaire des choses urgentes à faire puis je les oublie. Dans l’appartement, je passe d’une pièce à l’autre, d’un songe à l’autre. Je lis une page de mon livre sans trop prêter attention aux lignes que je déchiffre puis je me lève pour aller faire chauffer un thé. En chemin je me perds dans le salon où je reprends la lecture récemment abandonnée des nouvelles d’ailleurs.  Parfois, ça me rend un peu triste, toutes ces mauvaises nouvelles qui nous inondent, ces larmes, ces appels à l’aide, comme des bouteilles à la mer jetées à l’autre bout du monde. Je sais je dois vous paraître un peu naïve et rêveuse, c’est ce qu’on me dit parfois.

Mais peu importe, aujourd’hui il pleut et je me sens d’humeur joyeuse, légère, lascive même. Je suis prête à sacrifier la journée pour écrire des messages secrets dans la buée des vitres en écoutant les chansons psychédéliques d’Emilie Simon. Je rêve toute éveillée. Je me souviens des jeux que j’inventais les jours de pluie quand j’étais enfant, des souvenirs qui s’effacent peu à peu comme les hiéroglyphes des plis du drap imprimés sur ma joue au réveil. Je souris encore.

Il pleut et ça me donne envie d’écrire un livre pour enfant, ou une chanson, de dessiner une robe de mariée, coudre une broderie, un détail sur une pièce de tissu. M’inventer un monde, un monde rien qu’à moi où je serai dessinatrice, ethnologue, princesse ou aviatrice perdue dans un désert, et quel désert celui dont j’inventerai les légendes !

Il pleut et Rémy s’est invité dans ma bulle au sec. Aujourd’hui, il travaille de la maison en attendant que la voiture soit réparée. Il fait le tour du monde des aéroports, assis devant son ordinateur. Je lève la tête quand il lit à voix haute la nouvelle destination pour laquelle il embarque, « Rome », « Tokyo », « Rio de Janeiro », « Le Caire ».

J’étais venue sur mon blog le temps d’une averse, pour gribouiller quelques mots, vous raconter ma première matinée de bénévolat, notre nouveau quartier peuplé d’arbres immenses qui ressemblent à des cabanes, nos goûters délicieux les dimanches après-midi pluvieux… Mais le sujet m’ennuyait alors je l’ai laissé tomber comme parfois on laisse tomber un vieil ami, c’est mal, je sais.

(…)

Trois brins de persil sont sortis de ma petite serre collée contre la fenêtre. Sur la table les roses n’ont pas encore fané, c’est bon signe je crois, elles sont toujours belles, comme je t’aime. La brûlure sur mon bras ne me fait plus mal, bientôt ça ne sera plus qu’un petit trait rouge qui s’effacera dans mon sommeil. Il pleut et je ne fais rien d’autre qu’écrire et rêver. Je ne fais même pas semblant d’avoir l’air occupée à dire des choses très sérieuses. Insolente, insolente et rêveuse. Je ne pourrai pas toujours prendre le temps de raconter les choses comme j’ai envie de les voir, leur ajouter des couleurs, des formes qui n’existent pas. Bientôt je n’aurai plus le temps pour ça. Je reviendrai plus tard, écrire des choses sérieuses, des histoires de grandes personnes, quand il s’arrêtera de pleuvoir je pourrai tout vous dire si vous voulez bien encore m’écouter.

(…)

C’est déjà la fin de l’averse. Le soleil bat de ses longs cils dorés et la ville au-dessus de nous est à nouveau illuminée. Quelques gouttes de pluie bien alignées restent accrochées au rebord de la fenêtre, les larmes d’un après-midi farniente. C’est un temps parfait pour lire Prévert, « C’est la guerre c’est l’été, Déjà l’été encore la guerre, Et la ville isolée désolée, Sourit sourit encore, Sourit sourit quand même,… »

Que vous soyez sous des cieux ensoleillés ou un peu nuageux, bonne journée à tous !

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