La minute blonde #3 – Les piqûres

Bip, bip, biiiiiiip. *sonnerie stridente* May I have your attention please.  A fire emergency has been reported. Leave the building by the nearest exit. Slowly. *alarme stridente d’un faux camion de pompier*… Non je ne panique pas et je ne dévale pas non plus les escaliers en hurlant. Tranquillement installée sur le canapé, j’écris, bercée par le doux son de l’interphone qui va crier à plein poumons ses messages effrayants pour la durée de l’exercice incendie, a priori toute la journée, c’est un grand immeuble. Mais ne nous dispersons pas, je vais vous raconter…

Il y a d’abord cette sensation étrange qui monte tout doucement, insidieuse, comme une mauvaise idée que l’on essaierait de chasser sans y arriver. Je respire trop vite, ma gorge est nouée. Je le savais, je t’avais prévenu, j’avais déjà peur avant d’arriver. Puis il y a toujours, c’est inévitable je le sais, ces petits paquets de nuages noirs qui s’accumulent devant mes yeux jusqu’à recouvrir tout le ciel de mon champ de vision. Est-ce que je suis en train de mourir ? Personne ? Quelqu’un ? Dites moi, faites quelque chose je vais tomber ! Puis le son s’éteint brutalement. J’ai la tête sous l’eau, plus aucun bruit ne me parvient. Il fait très sombre, je suis dans une grande pièce silencieuse et tout le monde autour de moi a disparu. Ou tout du moins c’est comme ça que ça se passait avant, quand je perdais connaissance à la moindre évocation du mot « piqûre ».

La liste est longue des épisodes douloureux lors desquels je me suis évanouie, dans la rue, dans les couloirs d’hôpitaux, dans des salles d’attente et même dans une haie où personne ne m’a récupérée (ils n’ont pas toujours le sens de l’hospitalité les américains). Je me souviens des petits carrés de sucre, des bonbons à la menthe, des gants d’eau froide qui pesaient sur mon front quand j’ouvrais les yeux encore tremblante. Je ne peux qu’être reconnaissance à toutes celles et ceux qui m’ont tenu la main quand je me faisais vacciner, aux nombreuses infirmières qui m’ont ramassée par terre pour m’allonger les pieds en l’air, au médecin qui a pris le temps de me rassurer avant de planter l’aiguille dans mon bras alors que je tentais de m’enfuir en courant, à mes amis qui ne m’ont jamais traitée de petite chochotte et ont fait des grands « oh », « ah », « ma pauvre » très crédibles quand je leur racontais mes épopées chez le médecin (mes amis sont très gentils et j’adore parler de mes petits bobos comme si c’étaient de grandes blessures de guerres )…

Mais ce matin tout a changé. Dans la salle d’attente alors que j’attends ma prise de sang, j’essaye de réviser mes techniques de gestion du stress. La relaxation de Jacobson, le respiration à 3 étages du cours de sophro, la respiration udjaï du cours de yoga, la distraction cognitive, … Mais impossible de me concentrer. Vitamine D, B12, fer, cholestérol… ils vont probablement me vider de litres de sang pour pouvoir vérifier les dosages de toutes ces substances qui flottent dans mon organisme.

J’ai choisi mon infirmière. Celle qui est vient de passer. Elle est jeune, elle a un uniforme rose bonbon et elle sourit aux patients. Elle a l’air gentille, j’espère que je vais tomber sur elle ! Alors comme les enfants je pratique la pensée magique, si je compte jusqu’à cent, que le gros monsieur à ma droite est parti et que le petit garçon qui hurle pour ne pas y aller s’est tu (moi au moins je ne fais pas de bruit) c’est que je tomberai sur cette infirmière. Et ça fonctionne ! Puis tout s’enchaîne, je lui dis que j’ai peur, très peur, et elle m’allonge sur une table. Je lui pose les questions d’usage : « ça va faire mal ? », « est-ce que ça va durer longtemps ? », « je suis obligée de le faire ? »… Et puis je fais comme on avait prévu, pendant qu’elle me transperce le bras, je joue au scrabble avec Remy sur mon iPhone, « W », lettre compte double, mot de deux lettres, 17 points, pas terrible mais quand mon tour est fini la prise de sang l’est aussi. O miracle ! Ni sensation de tomber à la renverse dans un bocal pour poisson rouge, ni grande effusion d’infirmières attroupées autour de moi pour me porter secours. Rien. Pas même le moindre petit nuage noir gravitant devant mes globes oculaires. Je suis guérie ! Je m’attends presque à ce que l’infirmière me donne un bonbon pour avoir été sage, un diplôme « première piqûre» ou un petit dentifrice fluo goût malabar comme chez le dentiste. A défaut, je vais pouvoir m’acheter un cupcake au chocolat pour me récompenser de cette victoire et un autre à la vanille pour l’heure du goûter. Bring it on moustique et ta fièvre dengue ! Les piqûres ne me font plus peur et tu ne m’effraies pas ! Je suis guérie de ma phobie !

Mais juste par prudence, et peut-être par expérience, je ne vais pas regarder le petit point rouge qu’a laissé l’aiguille sur mon bras que je n’ose plus bouger. Après tout, je peux garder  ma petite blessure de guerre cachée sous le gros pansement encore quelques jours, jusqu’à ce qu’il se décolle sous la douche ou que Rémy veuille bien l’enlever…

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