Quoi de neuf docteur ?

J’en ai passé des heures à me recoiffer dans le reflet de l’écran de l’ordinateur, condamnée à ne pas m’éloigner de la surface du canapé où j’ai pris racine depuis lundi. Je profite en effet d’un repos forcé après que la dermato ait bouleversé la géographie de mes grains de beauté en me faisant un gros trou dans le pied qu’elle a ensuite raccommodé de quelques points de sutures. « God blessed you with a lot of moles (=grains de beauté) » m’a-t-elle dit de sa voix rassurante mais ça ne m’a pas empêché de pleurer. Car je suis un peu une princesse aux petits pois, c’est le terme poétiquement correct pour dire « douillette », ou « chochotte ».  Au final, mon pied ressemble à un pied, mais avec une jolie morsure de tyrannosaurus rex en plus (ou plutôt en moins). C’est une super blessure de guerre à la Jurassic Park et elle s’accompagne de beaucoup de bénéfices secondaires dont je ne peux que reconnaître le caractère agréable : Rémy me porte sur son dos pour faire 3 mètres si je me plains un peu, il cuisine, range, astique, me mets des pansements et me fait rire en m’assurant qu’une morsure de dinosaure c’est très sexy ! J’ai retrouvé ma forme olympique et bientôt j’irai à nouveau faire l’arbre centenaire ou le héron dans un cours de yoga.

Mais les sourires de ma dermato ne rendent pas moins salées ses factures. Et le système de santé américain que nous découvrons se révèle à la hauteur des stéréotypes qui le précédent. Rémy a essayé le dentiste, l’ORL et le médecin généraliste. Moi j’ai choisi la dermato,  l’ophtalmo et les urgences ophtalmiques (un jour férié, une salle remplie de patients cachés derrières leurs lunettes de soleil façon Matrix …) La morale de l’histoire est que si l’assurance absorbe une grande partie des frais, les franchises restent toutefois très élevées par comparaison aux euros français de la visite chez le médecin qui se comptaient sur les doigts de la main. $800 les analyses de prise de sang, à ce prix là je suis heureuse de découvrir que je n’ai pas de cholestérol et que je ne manque pas de vitamines A, B, C. $200 la consultation chez la dermato auxquels se rajoutent les $200 de la pseudo-chirurgie, $125 la visite de routine chez le médecin généraliste. Ne passez pas par la case départ, ne récoltez pas $200, allez directement hypothéquer votre maison.

C’est une médecine plus incisive. Une médecine fidèle au principe de précaution. Et c’est donc pour cela qu’un beau jour de septembre on me suggère de faire un test génétique pour savoir si je suis porteuse du gène à risque pour le cancer du sein. « Vous avez un profil à risque et vous devriez le faire et si vous êtes porteuse du gène vous pourrez vous faire enlever les seins et les ovaires, ça réduit les risques » dit-elle me souriant comme si elle me parlait du vaccin pour la grippe. Moi : … Sans voix ! J’exige de pouvoir parler à mon avocat, à un comité d’éthique, à des psychologues ! C’est une médecine intrusive et je me sens agressée par ces mots prononcés dans un sourire mais qui pourtant m’assènent violemment.

C’est une médecine paranoïaque aussi au sein de laquelle le patient est considéré comme un potentiel assaillant pouvant dégainer un procès à chaque instant. Alors ils se barricadent. Derrière de nombreuses assurances pare-feu qui coûtent des dizaines de milliers de dollars par an. Ils se protègent derrière de nombreux consentements informés que nous devons signer, avant les soins, avant l’examen, avant le traitement. Oui je consens au scalpel qui va me faire pleurer, au diagnostic, aux questions sur mes habitudes alimentaires, aux vaccins, aux gouttes dans les yeux. Mais je ne consens pas aux mots que vous prononcez sans une once de diplomatie et dont l’onde de choc va se propager une fois que j’aurais quitté votre cabinet.

Enfin, la médecine a des airs d’entreprises. Sur internet les médecins sont notés comme les restaurants dans le guide Zagat. Trois étoiles pour la qualité de l’écoute, 5 étoile pour la justesse du diagnostic, une seule par contre pour le temps d’attente dans la salle d’attente. « Meilleur service gériatrique du pays », « meilleur chirurgien du Sud de la Floride », « Meilleur centre ophtalmologique du pays pour la 3ème fois consécutive »,…

C’est une médecine différente à laquelle nous allons nous familiariser. Ma conscience navigue encore entre mon cœur et mes neurones, entre ma peur de m’y aventurer et la certitude que cette médecine pourra toujours me soigner quand j’en aurai besoin.

Un dimanche matin sur la terre. Je ne pense plus au médecin. Rémy essaye de déchiffrer les algorithmes qui lui permettront de résoudre son rubik’s cube, moi je dessine mon arbre généalogique pour mon cours de thérapie familiale.

Carpe diem

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