Et d’aventures… en aventures…

C’est une véritable aventure pour aller à la fac chaque jour. Laissez moi vous raconter.

Aujourd’hui la vieille dame à la veste en denim n’est pas descendue au même arrêt que d’habitude. Peut-être son voisin l’a t-il troublée ? S’adressant à la foule somnolente du bus, il récite la messe en espagnol. En tout cas c’est à ça que ça ressemble, « Jesús » par ci, « Dios » par là, « el señor »… Mais comme ne je m’y connais ni en messe, ni en espagnol, je ferme les yeux et j’imagine qu’il raconte une histoire épique de chevaliers valeureux venus conquérir d’exotiques princesses. Et je lui souris car, il faut bien l’admettre, le vieux monsieur au visage souriant sait raconter les histoires !

Dix minutes plus tard, le bus passe devant le magasin d’armes, à côtés du restaurant de tapas ; nous en sommes presque à la moitié. Sur la 67ème, le bar à strip tease à la peinture rose bonbon cherche toujours des danseuses. « Girls, girls, girls, wanted » Un peu plus loin, les néons du « bótanica » diffusent une lumière diffuse sous la pluie. Je n’y suis jamais entrée, mais on m’a raconté ce qu’on y vend: des bougies décorées de prières, de l’encens, des poudres magiques pour soigner l’arthrite, l’asthme, le diabète… Certains viennent y chercher des amulettes, d’autres des herbes pour préparer des élixirs pour se protéger des ouragans, des esprits, des rages de dents. Chacun vient y chercher un remède, une potion, un peu d’espoir parfois. C’est un endroit magique pour ceux qui y amènent leurs croyances les plus secrètes. Moi, du haut de mon imagination débordante, j’invente un magasin aux étagères encombrées, un peu comme un magasin de bonbons dans lequel les caramels seraient remplacés par des onguents miraculeux. Il y a des poudres aux couleurs improbables, des écorces d’arbres que je n’ai jamais vus, des écailles violettes, des pétales bleues, des sachets aux noms inconnus qui sentent bon l’herbe séchée… Il y a peut-être derrière ces murs, cachés entre des grandes boîtes, des plantes aux vertus magiques qui poussent à l’abri des regards en attendant d’être vendues. J’imagine les couleurs, les effluves, jusqu’au moindre geste du vieux monsieur qui prépare ces concoctions dans la pénombre de l’arrière boutique. Si un jour je m’y aventure ailleurs que dans mon imagination je vous raconterai…

« We buy gold ». « Compramos oro ». Un peu plus à l’ouest, les « pawn shop » [mont-de-piété] se succèdent les uns aux autres, devancés par de grands panneaux publicitaires jaunes et noirs. Je rêve d’en pousser la porte comme d’autres rêvent d’aller au musée. Par curiosité, jeter un œil sur toutes ces choses que d’autres ne peuvent plus garder, ces bouts de vie qu’ils ont du abandonner. C’est comme un grand musée de souvenirs, d’objets recyclés, d’histoires à réinventer. Un poney en bois, un bocal à poisson rouge, trois vieilles machines à écrire, le portrait d’un ancien président depuis longtemps oublié, des montres en or qui continuent à égrainer les secondes en attendant qu’on viennent les chercher. Que serais-je prête à abandonner si je devais m’y résoudre ?

Et pendant que je continue à divaguer, de chaque côté de cette rue longue de plus de douze kilomètres que je parcours patiemment assise dans le bus, nous croisons des restaurants, des fleuristes, une école de danse, de karaté, des dizaines de motels aux jacuzzis en forme de cœur, un grand cimetière toujours vert et fleuri, le paradis du jus de fruit, une bibliothèque coincée entre un restaurant de poisson et une synagogue, c’est inattendu d’ailleurs quand on y pense, une synagogue plantée au milieu de ce quartier hispanique. Puis nous atteignons la 107ème avenue, la messe est dite, le vieux monsieur a rangé ses histoires de princesses et de chevaliers et je dois descendre du bus pour aller rejoindre la réalité de mes cours de psycho. Je vous avais prévenu, c’est toute une aventure pour aller à la fac chaque jour !

Mais ce matin n’est pas un matin comme les autres. Je prends un autre chemin. Je passe devant Toys R us, deux pharmacies, un Lavomatic aux stores encore baissés, un club de strip tease déserté à cette heure matinale. Sur le côté de la route, des hommes taillent les haies dans leurs gilets jaunes que l’on repère de loin, mais c’est le panneau en losange qui indique « State prisoners at work » qui attire mon attention. Qu’ont-ils fait pour atterrir en prison? Lequel d’entre eux osera organiser sa fugue, profitant de cette semi-liberté ? Mais ce matin je n’ai pas le temps de me laisser déborder par mon imagination. Je tourne à l’angle de la 97ème rue, je presse le pas car j’ai peur de ne pas arriver à temps. Ce matin, je ne suis pas aussi sereine que quand je vais à l’université. Plus d’histoire de chevaliers, ni de princesse, ni de musée, c’est une autre histoire qui m’attend au bout de mes 30 minutes de marche.

Je me suis engagée comme bénévole dans une association pour accompagner les patients en fin de vie. Et ce matin, je vais rendre visite à domicile à une patiente et à sa fille. Mille pensées me traversent l’esprit quand elle m’ouvre la porte. L’émotion est présente, dans ses yeux pleins de larmes, sa main qui tremble agrippée au téléphone, son sourire fragile, comme un trait de crayon sur son visage de cire. Je les aide à préparer le petit déjeuner, je ne suis pas très à l’aise. Chacun de mes mots est pesé, prononcé avec prudence de peur d’évoquer la maladie, comme un mur dans lequel je ne voudrais pas me cogner; mais la pièce est petite et c’est inévitable. Puis la gêne peu à peu s’efface. Cette pudeur est bien trop lourde et ne me sert à rien. Je n’ai plus besoin de marcher sur la pointe des pieds, je me laisse embarquer dans le flot des souvenirs qui me sont offerts.

Cuba prend vie à travers les récits de cette femme depuis longtemps exilée. Elle me raconte les montagnes, l’école à la Havane, les cours d’anglais, les amis perdus et le coeur serré quand il a fallu partir. Elle me confie ses recettes de poulets aux différents épices. Les noms des condiments qu’elle me récite en espagnol résonnent en moi comme autant de mots exotiques. Elle n’aimait pas vraiment cuisiner, d’ailleurs elle n’aimait même pas la viande. Mais son mari ne savait pas « faire cuire un œuf » et elle a trouvé sa place aux fourneaux par la force des choses. Elle me raconte l’odeur des aromates qui parfument l’espace confiné de la cuisine. Elle partage avec moi ses secrets, sa fille unique qui court se cacher derrière ses jambes lorsqu’elle était petite, les cours de chant qu’elle détestait quand elle était jeune, son exil en Alabama, la solitude des premières années loin de Cuba.

Le visage de sa fille s’est détendu, l’anxiété n’est plus qu’une ombre au coin de son front. Les minutes deviennent des heures, mais bientôt je dois partir. Quand je me lève, la fille me glisse à l’oreille que je dois embrasser sa mère sur les deux joues, c’est une habitude. Je referme la porte derrière moi, la tête encore pleine des histoires que l’on m’a racontées. Je peux le dire maintenant, ce matin j’avais peur, je ne voulais pas y aller. Ça n’était pas facile, mais ça je le savais. J’aurais pu passer mon chemin, comme d’habitude, ne pas m’arrêter. C’est tellement plus facile de ne pas s’arrêter. J’aurais pu continuer à me raconter des histoires, à inventer des décors derrière des portes fermées, continuer à imaginer tous ces endroits où je ne prends pas le temps d’aller. Mais ce matin pour une fois, j’ai pris le temps d’écouter. Plutôt que d’inventer des histoires, j’ai revisité des souvenirs que l’on a bien voulu me faire partager. Il ne suffisait pas de grand chose. Je crois que j’y retournerai…

Publicités