L’eau qui coule entre les ponts

Le début. J’ai le cœur qui s’accélère et cogne si fort contre ma cage thoracique que j’ai peur d’entendre mes cotes se fendre comme des allumettes. J’ai abandonné mon blog comme un sapin de noël échevelé sur un trottoir un soir de janvier… Et le printemps et arrivé, et bientôt l’été dans son sillage tropical. C’est un peu comme une grande maison de vacances que l’on retrouve au début de l’été. Il faut un peu de temps pour s’y retrouver après tout ce temps, mais je reviens dépoussiérer mon clavier en ce soir de printemps.

Fébrile. Dans 4 mois… et 6 ans, j’aurai mon doctorat en psychologie. J’ai croisé les doigts, fait des vœux derrière mes yeux fermés à m’en fendre les paupières. J’ai écrit des kilomètres de lettres de motivation, cherché pendant des mois les programmes qui m’intéressaient, me suis levée en pleine nuit pour téléphoner en France pour que l’on retrouve des relevés de notes archivés au fin fond de grands tiroirs rouillés.  C’était long, et plein de rebondissements. Et puis pour finir, en mars, une toute petite lettre, toute plate au fond de la boîte aux lettres. Une page blanche et quelques mots, très polis, bien rangés. Et la lettre commençait par « Félicitations » ! Un grand point d’exclamation. Je suis prise en doctorat ! Et me voici prise de joie, de panique, d’impatience et d’effroi, tout ça à la fois. Et j’ai couru jusqu’à l’ascenseur, puis jusqu’à mon mari, pour me jeter dans ses bras.

La fête foraine. Pendant que la toute petite lettre avec son grand point d’exclamation patientait, sur un grand bureau quelque part entre Décembre et Mars, dehors, les manèges de la fête foraine qui était revenue s’agitaient à m’en faire tourner la tête, moi qui restait plantée à les regarder chaque soir en attendant mon bus. Puis le mois de mars a passé et la fête foraine est repartie, une nuit, emportant ses camions remplis de barbe à papa, de carabines en plastique, de poneys serrés les uns contre les autres, et de grands 8 pliés en 4 dans des camions. Le bruit éraillé de l’acier des manèges sur les rails a disparu, et les cris des enfants, quand se sont éloignées les caravanes au petit matin.

Komodo. Puis les soleils jaunes des arbres en fleur sont venus annoncer le printemps. Certains arbres – certainement programmés sur un autre fuseau horaire !—ont perdu leurs feuilles qui se sont déversées sur les trottoirs en un immense tapis doré. Le début du printemps a été calme. Les lézards ont repris leurs habitudes paresseuses, et se languissent sur le bitume brûlant. Je redoutais ce moment. Vous savez comme les poneys miniatures des fêtes foraines ressemblent à des chevaux géants quand vous avez 3 ans ? Pour moi les lézards ressemblent à d’énormes dragons de komodo, avec leurs griffes acérées et leur yeux globuleux…

Heureuse. Que se disent les amants avant de se séparer ? A quoi pensent les astronautes avant de s’envoler dans l’espace ? Certains moments ont des airs d’éternité. Rémy rêve d’aller sur Mars mais c’est à Las Vegas qu’il s’est envolé. Pour quelques jours seulement, une conférence, le temps de remplir ses poches de cartes de visites de gens très importants et de refaire le monde, de redessiner l’envers des nuages, qui sait ? Quel meilleur endroit que le désert pour parler d’avion ?! Les déserts sont propices à inventer des avions, car soyons réalistes, qui voudrait se retrouver coincé au milieu de l’Arizona indéfiniment ?! Avant d’être un moyen de transport, l’avion a probablement été un moyen de s’échapper. Rémy est revenu, et le mois de Mai est arrivé dans son sillage.

Magique. Ce qui est magique ce n’est pas seulement le moment où je reçois la lettre avec les points d’exclamations, ni le moment où Rémy est de retour de voyage. Ce qui est magique c’est aussi tout ce qui nous mène à ces moments, toutes ces surprises que chaque jour nouveau nous réserve. Quand je me rappellerai du jour où j’ai été acceptée en doctorat, j’espère me souvenir aussi des clameurs de la fête foraine, de la peine lune que nous sommes descendus admirer une nuit, de l’attente, des tapis de feuilles dorées, les gens qui sont venus nous voir la semaine qui a précédée, etc…. Toutes ces choses sont des souvenirs précieux.

La fin. Nous aurions tort de croire que seuls comptent le début et la fin. Tout ce qui mène aux rêves que l’on voit miroiter au loin, tous les déserts que l’on traverse à dos d’oiseau aux ailes d’acier, les chemins parfois sinueux que nous empruntons  entre un point A et un point B, l’eau qui coule entre les ponts, tout ça a de l’importance…

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