I ain’t no country girl


Miami est pleine de couleurs, elle parle fort, danse sans se soucier de ceux qui la regardent, elle est bruyante, insolente, déjantée. On dit parfois que son nom vient d’un mot amérindien qui signifie « eau douce », mais moi je la trouve plutôt rebelle et agitée. Miami est une terre d’asile, de voyages, de fêtes. Certains la fuient quand d’autres tentent d’y poser le pied pour échapper à une vie pleine de fantômes. Miami chante d’autres espoirs, pleure d’autres blessures. Elle est complexe, changeante comme la couleur de son ciel en été.

Miami est aussi une ville du sud. Elle porte en son cœur les souvenirs douloureux des colonies qui s’y sont succédées, des esclaves en fuite qui se sont rallié aux Indiens séminoles pour chercher la liberté il y a plus de 300 ans, des plantations de coton, des lourdes chaînes qui entravent la liberté de fuir mais ne peuvent faire taire les chants qui s’élèvent contre toutes ces injustices.

Mais Miami a perdu depuis longtemps cette identité de ville du sud, le célèbre accent qui caractérise les états sudistes, la soul food, le blues, le sweet tea. Et elle ne vibre pas non plus comme les états voisins au son de la country music. Et je m’y étais peu intéressée jusqu’à aujourd’hui, quand j’ai décidé de me laisser « apprivoisée » par ses mélodies à l’approche du patriotique memorial day. Pendant toute cette journée, j’ai donc écouté de la musique country en boucle. Johnny Cash, Willie Nelson, en passant par la relève, Miranda Lambert, Brad Paisley, Carrie Underwood, … (la plupart de ces noms m’étant tout à fait inconnus).


Souvenez vous de l’albatros de Baudelaire : « les hommes d’équipage, prennent des albatros, vastes oiseaux des mers, (…). À peine les ont-ils déposés sur les planches, que ces rois de l’azur, maladroits et honteux, laissent piteusement leurs grandes ailes blanches, comme des avirons traîner à côté d’eux. »

A mon avis, débarqué à Miami, le chanteur de country deviendrait l’albatros de Baudelaire. Il s’accorde mal à cette vie, aux néons fluorescents d’Ocean Drive, au tumulte, aux bars à sushis, à l’éclectisme, au rythme effréné. La country musique se prête aux grandes plaines, au far west, avec ses rails de chemin de fer qui plongent dans le demi cercle éblouissant du soleil couchant. Elle a gardé quelque chose de brut, de très traditionnel. Et après avoir écouté des chansons toute la journée,  j’ai toujours du mal à m’imprégner de cet univers si différent, si loin de moi.

Au début je dois faire un effort pour me transporter dans cet univers. J’imagine des cow-boys fendant l’air de leurs lassos, Robert Redford dans une chemise en jean dans l’Homme qui murmurait à l’oreille des chevaux, des saloons, une guitare, des gens pieux, un duel à midi, une balle perdue qui vient s’échouer dans une flaque qui reflète un ciel sans fin. Nashville, Tennessee. J’imagine un homme qui tombe à genoux devant une église en bois aux murs peints en blanc. Mobile, Alabama. Tucson, Arizona. Tout autour, les plaines s’étendent avec leurs secrets, leurs cactus, leurs ombres et leurs cow-boys égarés.

Cette musique finit par me faire voyager, probablement dans un endroit qui n’a jamais existé ailleurs que dans mon imagination, mais qu’importe. Et je me mets finalement à rêver d’un dîner autour duquel seraient réunis Johnny Cash et Prévert. Quand la poésie surréaliste rencontre la musique country, un inventaire à la Prévert, ça ressemblerait un peu à ça…

un banjo

deux flaques d’eau

un prisonnier accroché aux barreaux d’une prison

un nuage de fumée

des southern belles dans des robes à froufrous

un cheval deux chevaux trois chevaux qui font la course avec les nuages

un cow boy qui rentre dans un saloon l’air piteux

un cow boy qui sort du saloon l’air heureux

trois cactus qui montent la garde aux portes d’un désert

un perron en bois deux rocking chair trois coups de tonnerre

une grenouille de bénitier un cœur brisé

des nuages qui s’enfuient un prête qui fait la messe

une bouteille de whisky trois pistolets bien rangés

un juke box cassé un grand vieillard muet

etc…

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