Petit éloge de la superficialité

J’avais patienté jusqu’à la fin de l’après-midi, pensant peut-être que l’envie me passerait. Car les choses parfois s’atténuent, un fou rire, un bleu au cœur, un message dans le sable recouvert par la marée. Mais j’ai craqué, peut-être était-il l’heure du goûter, ça ne m’a même pas traversé l’esprit. J’ai couru sous mon grand parapluie, sous la pluie, sous les nuages en pointillés du grand ciel blanc de Miami.

J’ai poussé la porte du Starbucks. Comme d’habitude à cette heure-ci, le canapé à droite en rentrant avait été pris d’assaut. Un homme d’une soixantaine d’années caché derrière le New York Times, le tenant à bout de bras comme pour se protéger des catastrophes et des mauvaises nouvelles qui abondaient. La Syrie, les procès au Maroc, la campagne électorale, les crash boursiers, les raids aériens, les poux, la guerre, le baratin …

Mais je n’étais pas venu pour lire, ni pour m’abriter de la pluie ou me blottir dans les bras du canapé.

Je ne me suis pas arrêtée, j’ai tracé ma route jusqu’au comptoir. J’étais la première, c’était comme si le serveur m’attendait, dans son grand tablier vert et son grand sourire blanc bien soigné. Et je lui ai dit dans un grand sourire et dans mon accent français à moitié déguisé « Good evening, I’ll have a tall caramel frapuccino and a blueberry muffin please » Derrière la vitre arrondie du petit étal, c’est le troisième en partant de la droite.

Le frapuccino, je l’avoue, c’était plutôt pour la chantilly avec ses rayons sucrés de caramel. Mais l’objet de mon désir, et de cette course sous la pluie, c’était le muffin. Ou plutôt son chapeau. Le dessus du muffin, caramélisé, croquant, avec ses bords plus cuits, irréguliers, qui n’attendent qu’à être croqués, avec les myrtilles qui forment des petites bulles à la surface, prêtes à exploser sous mes dents. En fait c’est comme s’il y avait une ligne imaginaire. Je me délecte de tout ce qui dépasse du petit moule en papier. Le reste n’a pas le même goût. Pas la même saveur. Des milliers d’autres comme moi négligent la partie enveloppée du muffin. Non pas que je cherche à me justifier, mais c’est un peu comme une mauvaise habitude rentrée dans les mœurs, un rituel ancré dans l’inconscient collectif américain. Certains ont d’ailleurs créé des recettes de « muffin tops », mais sans la moitié qu’on ne mange pas ça n’a aucun sens, ça devient un cookie ! Je ne cours pas sous la pluie pour un cookie.

Puis me reviennent tout à coup des souvenirs d’enfance. Se faufiler dans la cuisine au retour des courses le samedi matin, fouiller dans les sacs, et casser le premier bout de la croûte dorée du pain au sésame bio encore un peu chaud, laissant le pain un peu défiguré. Il fallait se dépêcher, car c’était un morceau très prisé. Mon père s’indignait un peu par principe, mais sans trop y croire, car c’était lui qui montrait toujours l’exemple et s’attaquait au pain. Et puis c’était pareil avec le gâteau à la banane et aux épices de mon anniversaire, il n’y avait rien de meilleur que le dessus croustillant parsemé de sucre roux…

La voix de Nina Simone s’évanouit au loin, l’odeur du café a disparut. Je ne fais déjà plus attention à la grande vitre contre mon épaule, derrière laquelle se déroule le fil d’une soirée ordinaire dans le vacarme des klaxons. Seuls les bruits de mon enfance me reviennent. Et un éphémère sentiment de culpabilité m’envahit alors que je laisse dans l’assiette le dessous du muffin. Ça n’a rien à voir je sais, mais je me souviens des grandes vacances, le chien que promenait ma soeur tous les étés,  le carrelage à motifs de la maison de mes grands parents, vert, marron, et blanc. Et puis la voix fâchée des adultes quand je gaspillais la nourriture.

Et moi qui croyais que ça n’était qu’une histoire de muffin, le premier morceau que j’arrache doucement, les myrtilles bleues qui colorent mes doigts…

 

Credit photo: Freedigitalphotos

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