Oser marcher pieds nus dans les cailloux

« Je suis comme je suis,

Je plais à qui je plais,

Qu’est-ce que ça peut vous faire » J. Prévert

 

« Tu ne peux pas marcher pieds nus dans les cailloux ». J’aurais pu me blesser, ça fait mal un caillou. Et qu’auraient dit les gens en voyant cette petite fille blonde bien élevée marcher sans ses souliers. J’imagine les « ah », les « oh », les bouches en ronds, les sourcils qui se haussent et plissent le front. Et les regards désapprobateurs, les sourires qui se défont.

Puis d’autres interdits ont suivi, plus ou moins sérieux. Ne pas montrer du doigt, ne pas manger avec les coudes sur la table, ne pas mentir, ne pas traverser la route au feu rouge. Et puis ne pas dire de gros mots, race étant l’un des plus gros. « Les races ça n’existent pas » disait le professeur. « On ne parle pas de la couleur des gens, nous sommes tous nés égaux. » répétions nous tous la bouche en cœur. La race est un bien traite mot, un vilain petit canard, banni de notre vocabulaire. Ça m’a pris du temps d’écrire cet article, car je ne savais pas comment le dire ce mot, race, que l’on m’avait appris à taire, ni même comment l’écrire, sans rougir derrière mon écran.

Mais ici on en parle dans le journal. Ouvertement, sans état d’âme. Et l’on décline les couleurs des gens en première page. « Les naissances de bébés « blancs » non hispaniques ne représentent désormais plus la majorité des naissances aux Etats Unis. »  50,4% des naissances sont issues des minorités ethniques selon le rapport officiel du recensement de 2010 publié le mois dernier. Par ailleurs, le nombre de personnes s’identifiant à 2 races ou plus est en augmentation. Oui, la question de la race, ce mot profane sous nos plumes européennes, est posée sans détour. Puis de citer les différentes autres minorités dont il est question  (Asiatiques, Noirs, Hispaniques, etc).

Alors à mon tour, je me pose la question de l’identité. Qui suis-je ? Dans quelles cases puis-je me contorsionner pour rentrer ? Ça a tout changé de passer de l’autre côté de l’océan. Je suis devenue une expatriée, une immigrée, une française de l’étranger comme ils rabâchent à la télé en ces jours d’élections. Pour ceux qui ne connaissent de moi que mon accent je suis parfois aussi une touriste ou une « exchange student ».  Je suis amoureuse, toujours amoureuse, du même grand, beau, fort et intelligent prétendant, devenu mari d’un coup de bague au doigt. Je suis impatiente de tout, de vous voir, d’écrire, de découvrir le week end qui arrive, les années à venir, d’être vieille si c’est pour pouvoir voyager encore plus souvent. Je suis une étudiante depuis toujours, et une femme, sœur, fille, petite fille, grande timide, têtue, curieuse de tout. J’ai peur des lézards ce n’est plus un secret. Cette année j’ai même pensé à me faire un tatouage, une plume, un oiseau, une nouvelle étiquette, une identité à tout jamais sur un coin de ma peau.

 

 

Mon identité existe à travers les yeux des autres autant qu’à travers les miens. Pour la plupart des américains je suis française, parfois québécoise, pour certains sud-américains à l’accent encore plus fort et mélodieux que le mien, je me transforme en américaine. Changer de décor met en lumière de nouvelles identités dont on ne peut plus se cacher. Ce n’est que parce qu’il y a maintenant des lézards autour de moi que je suis devenue une grande peureuse. Quand les lézards n’existaient pas, cette peur n’avait aucun droit. Les Etats Unis m’ont découvert une identité religieuse aussi. Non pas que mes croyances aient changées, je coche toujours la case athée, mais la Religion est tellement importante ici que j’ai du me faire étiqueter en bonne et due forme.

Et je suis une minorité. Parce que je ne parle pas les bons mots dans cette ville aux accents qui chantent La Havane, Bogota, Buenos Aires,  Managua, Mexico, Caracas, Santiago.

Puis, après l’avoir repoussée jusqu’au dernier moment, je me pose la question de l’identité avec un grand R pour race. Selon le questionnaire du recensement américain de 2010 ; je suis blanche. Je n’ai pas aimé écrire ces mots. Et en française bien élevée, le concept de race ne me parle pas, ne me parlais pas devrais-je dire. Mais je réalise qu’il serait peut-être hypocrite d’éluder la question de ce côté de l’océan. C’est un de mes professeurs qui l’année dernière a évoqué lors d’un cours le terme de « colorblindness » en référence à la question raciale (que l’on pourrait traduire en français par une politique de daltonisme racial).

A priori, prôner l’égalité des Hommes et tout ignorer de leur « race » semble être une idée attrayante, juste, noble. Mais cette idéologie de l’ignorance (pas celle de l’égalité) est de plus en plus identifiée comme une forme de racisme subtile et insidieux, notamment aux Etats Unis. Prétendre ne pas voir la couleur, la race, le sexe, le handicap, la culture, porte en germe le risque d’oublier les discriminations qui continuent à être associées à ces identités, dans le silence de nos présences consentantes. Cette tendance à vouloir ignorer totalement les différences dans une culture où les discriminations sont pourtant toujours prégnantes fait débat. Peut-on abolir les discriminations par le simple fait d’ignorer les différences ? Prétendre oublier nos couleurs et nos cicatrices suffira-t-il à mettre fin aux jeux de pouvoir et de privilèges à l’œuvre dans une société politiquement correcte ?

Aux Etats Unis, plus de 313 millions d’habitants pleurent, rêvent, courent derrière des bus, s’aiment, se séparent sur des quais de gare, crient, pleurent de joie cette fois, se battent, défendent leurs droits, et beaucoup sont jugés parfois pour leur accent, leur couleur de peau, leur handicap, leur sexualité, etc. Alors la question des différences inévitablement se pose.

Peu importe la façon dont nous étiquetons nos cases, il est de la responsabilité de chacun de prendre conscience des différences qui existent et des discriminations qui courent toujours dans leurs ombres. Car ignorer nos différences peut se révéler bien plus dangereux que de marcher pieds nus dans des cailloux…

Publicités